Démontrer les idées

DARPA engagea l’université de Stanford (Cerf), BBN (Ray Tomlinson) et UCL (Peter Kirstein) afin de mettre en œuvre le protocole TCP/IP (qui était simplement appelé TCP dans le document de Cerf/Kahn, mais contenait les deux composants). L’équipe de Stanford, dirigée par Cerf, élabora les spécifications détaillées et en l’espace d’environ un an trois versions indépendantes du protocole TCP capables d’interopérer furent mises en oeuvre.
Ce fut le début de l’expérimentation et du développement à long terme en vue de faire évoluer et mûrir les concepts et la technologie Internet. Commençant par les trois premiers réseaux (ARPANET, Packet Radio et Packet Satellite) et leurs communautés de recherche initiale, l’environnement expérimental se développa essentiellement pour intégrer toute forme de réseau et une communauté globale de recherche et développement. [REK78] Chaque expansion est accompagnée de nouveaux défis.
Les premières versions de TCP étaient faites pour des grands systèmes en temps partagé tels que Tenex et TOPS 20. Lorsque les premiers ordinateurs de bureau apparurent, certains pensaient que le TCP était trop grand et trop complexe pour fonctionner sur un ordinateur personnel. David Clark et son groupe de recherche au MIT se sont décidés à montrer qu’une mise en œuvre compacte et simple du protocole TCP était possible. Ils élaborèrent une version, d’abord pour le Xerox Alto (premier poste de travail personnel développé au centre de recherche Xerox PARC) et ensuite pour le PC d’IBM. Cette mise en œuvre était entièrement interopérable avec d’autres TCP, mais a été adaptée aux objectifs de performance et aux suites d’applications de l’ordinateur personnel, et démontra que les postes de travail, ainsi que les grands systèmes à temps partagé, pouvaient faire partie de l’Internet. En 1976, Kleinrock publia le premier livre sur le réseau ARPANET. Il mit notamment l’accent sur la complexité des protocoles et des pièges qui peuvent souvent en découler. Ce livre joua un rôle déterminant dans la propagation des réseaux à commutation par paquets à une communauté très vaste.
Le développement généralisé des réseaux LAN, des ordinateurs personnels et des stations de travail dans les années 1980 permit à l’Internet naissant de s’épanouir. La technologie Ethernet, développée par Bob Metcalfe au centre de recherche Xerox PARC en 1973, est probablement aujourd’hui la technologie de réseau dominante dans l’Internet et les PC et postes de travail sont les ordinateurs dominants. Le passage de quelques réseaux avec un nombre modeste d’ordinateurs hôtes à temps partagé (modèle ARPANET d’origine) à de nombreux réseaux, entraîna un certain nombre de nouveaux concepts et de changements apportés à la technologie sous-jacente. Premièrement, cela aboutit à la définition de trois classes de réseau (A, B et C) pour satisfaire l’ensemble des réseaux. La classe A représentait les grands réseaux à l’échelle nationale (petit nombre de réseaux avec un grand nombre d’hôtes) ; La classe B représentait les réseaux à l’échelle régionale ; et la classe C représentait les réseaux locaux (grand nombre de réseaux avec des hôtes relativement peu nombreux).
Un changement majeur se produisit en raison de l’augmentation de l’ampleur de l’Internet et de ses problèmes de gestion associés. Pour que les gens puissent utiliser le réseau plus facilement, des noms avaient été attribués aux hôtes, de sorte qu’il n’était pas nécessaire de se rappeler les adresses numériques. À l’origine, il y avait un nombre assez limité d’hôtes, il était donc possible de maintenir une seule table de tous les hôtes et leurs noms et adresses associés. Le passage à un grand nombre de réseaux gérés de façon indépendante (par exemple, les réseaux locaux) signifiait qu’avoir une seule table d’hôtes n’était plus possible. Le système Domain Name System (DNS) fut alors inventé par Paul Mockapetris de l’USC/ISI. Le DNS permettait un mécanisme distribué et évolutif pour réduire les noms d’hôte hiérarchiques ( www.acm.org par exemple) en une adresse Internet.
L’augmentation de la taille de l’Internet a défié également les capacités des routeurs. À l’origine, il y avait un seul algorithme distribué pour le routage qui était mis en oeuvre uniformément par tous les routeurs de l’Internet. Au fur et à mesure que le nombre de réseaux de l’Internet explosait, cette conception initiale ne pouvait pas s’étendre selon le besoin, de sorte qu’elle fut remplacée par un modèle hiérarchique de routage, avec un Interior Gateway Protocol (IGP) utilisé à l’intérieur de chaque région de l’Internet, et un Exterior Gateway Protocol (EGP) utilisé pour relier les régions ensemble. Cette conception permettait à différentes régions d’utiliser un IGP différent, de sorte à pouvoir satisfaire aux différentes exigences de coûts, reconfiguration rapide, robustesse et ampleur. Non seulement l’algorithme de routage, mais la taille des tables d’adressage, mettaient à l’épreuve la capacité des routeurs. De nouvelles approches pour l’agrégation des adresses, notamment le Classless Inter-Domain Routing (CIDR), ont récemment été introduites afin de contrôler la taille des tables de routage.
Au fur et à mesure de l’évolution de l’Internet, l’un des défis majeurs consistait à savoir comment propager les modifications apportées aux logiciels, en particulier les logiciels hôtes. DARPA a soutenu les recherches de l’UC Berkeley portant sur les modifications à apporter au système d’exploitation Unix, y compris l’intégration de TCP/IP développée chez BBN. Bien que plus tard Berkeley réécrivit le code BBN afin de mieux l’adapter au système et au noyau Unix, l’incorporation de TCP/IP dans les versions de système Unix BSD s’est avérée cruciale dans la distribution des protocoles à la communauté de recherche. Une grande partie de la communauté de recherche CS commença à utiliser Unix BSD pour son environnement informatique au quotidien. En y repensant, la stratégie de l’intégration des protocoles Internet dans un système d’exploitation pris en charge pour la communauté des chercheurs a été l’un des éléments clés dans l’adoption réussie généralisée de l’Internet.
L’un des défis les plus intéressants fut la transition du protocole hôte d’ARPANET de NCP à TCP/IP au 1er janvier 1983. Ce fut une transition mémorable exigeant la conversion simultanée de tous les hôtes faute de quoi la communication se ferait via des mécanismes plutôt ad hoc. Cette transition avait été soigneusement planifiée au sein de la communauté pendant plusieurs années avant d’avoir effectivement lieu et se passa étonnamment bien (mais donna lieu à une distribution de badges « J’ai survécu à la transition TCP/IP »).
Les protocoles TCP/IP avaient été reconnus comme standard par la défense américaine trois ans plus tôt en 1980. Cela permit à la défense de commencer le partage dans la base technologique de l’Internet de DARPA et mena directement à la segmentation des communautés militaire et non militaire. Dès 1983, le réseau ARPANET était utilisé par un nombre important d’entités de recherche et développement défense et d’organisations opérationnelles. La transition d’ARPANET de NCP à TCP/IP lui permit d’être scindé en deux réseaux, un réseau supportant des exigences opérationnelles (MILNET) et ARPANET destiné à la recherche.
Ainsi, en 1985, l’Internet était déjà bien établi en tant que technologie soutenant une large communauté de chercheurs et de développeurs, et commençait à être utilisé par d’autres collectivités pour les communications informatiques quotidiennes. Le courrier électronique était largement utilisé dans plusieurs communautés, souvent avec des systèmes différents, mais l’interconnexion entre les différents systèmes de messagerie démontrait l’utilité de communications électroniques globales entre les gens.

octobre 24th, 2016 by | Posted in |

Comments are closed.