Transition vers une infrastructure à grande échelle

Tandis que la technologie Internet était validée expérimentalement et largement utilisée parmi un sous-ensemble de chercheurs en sciences informatiques, d’autres réseaux et technologies de réseautage étaient recherchés. L’utilité des réseaux informatiques – en particulier le courrier électronique – démontrée par DARPA et les prestataires du ministère de la défense sur l’ARPANET n’avait pas échappé aux autres communautés et disciplines, de sorte qu’au milieu des années 70, les réseaux informatiques commencèrent à surgir dès que le financement à cet effet avait pu être trouvé.

Le département américain de l’Énergie (DoE) établit le MFENet pour ses chercheurs en Énergie de fusion magnétique, à la suite de quoi les physiciens des hautes énergies du DoE se lancèrent dans la construction du HEPNet. Les physiciens de la NASA suivirent avec SPAN, et Rick Adrion, David Farber et Larry Landweber créèrent CSNET pour la communauté (académique et industrielle) des sciences informatiques avec une subvention initiale de la Fondation nationale américaine des sciences (NSF). La diffusion libre d’AT&T du système d’exploitation UNIX engendra USENET, basé sur les protocoles de communication UUCP intégrés à UNIX, et en 1981, Ira Fuchs et Greydon Freeman conçurent BITNET, qui reliait les gros serveurs académiques dans un paradigme de type « courrier électronique sous forme d’images de cartes ».

À l’exception de BITNET et USENET, ces premiers réseaux (y compris ARPANET) furent construits dans un but précis – c’est-à-dire qu’ils étaient destinés, et largement limités à, des communautés fermées d’universitaires ; il y avait donc peu de pression pour que les réseaux individuels soient compatibles et, bien sûr, en grande partie, ils ne l’étaient pas. Par ailleurs, des technologies alternatives étaient étudiées dans le secteur commercial, y compris XNS de Xerox, DECNet et SNA D’IBM.8 Les programmes anglais JANET (1984) et américain NSFNET (1985) annoncèrent clairement leur intention de servir toute la communauté de l’enseignement supérieur, indépendamment de la discipline. En effet, l’une des conditions pour qu’une université américaine reçoive un financement NSF pour une connexion Internet était que « … la connexion doit être rendue disponible pour TOUS les utilisateurs qualifiés sur le campus. »

En 1985, l’Irlandais Dennis Jennings vint passer un an à NSF pour diriger le programme NSFNET. Il travailla avec la communauté pour aider NSF à prendre une décision critique, à savoir l’utilisation obligatoire des protocoles TCP/IP pour le programme NSFNET. Lorsque Steve Wolff reprit le programme NSFNET en 1986, il reconnut la nécessité d’une infrastructure de réseau étendu pour soutenir l’ensemble de la communauté académique et de recherche, ainsi que le besoin d’élaborer une stratégie pour établir une telle infrastructure sur une base indépendante du financement fédéral direct. Des politiques et stratégies furent adoptées (voir ci-dessous) à cette fin.

NSF choisit également de soutenir l’infrastructure organisationnelle Internet existante de DARPA, organisée hiérarchiquement dans le cadre de l’Internet Activities Board (IAB). La déclaration publique de ce choix fut la paternité conjointe par l’Internet Engineering Task Force et l’Internet Architecture Task Force de l’IAB et par le Groupe consultatif technique du réseau de la RFC 985 (Exigences pour les passerelles Internet) de la NSF, qui assura officiellement l’interopérabilité des pièces de l’Internet de DARPA et de NSF.

Outre la sélection des protocoles TCP/IP pour le programme NSFNET, les agences fédérales furent à l’origine de plusieurs autres décisions politiques qui ont façonné l’Internet d’aujourd’hui.

  • Les agences fédérales se partagèrent le coût de l’infrastructure commune, comme les circuits trans-océaniques. Elles prirent également en charge conjointement les «points d’interconnexion gérés » pour le trafic interorganisations ; les points d’échange Internet fédéraux (FIX-E et FIX-W) construits à cet effet servirent de modèles aux points d’accès réseau et aux installations « *IX » qui sont des caractéristiques importantes de l’architecture Internet d’aujourd’hui.
  • Pour coordonner ce partage, le Federal Networking Council 9 fut constitué. Le FNC a également coopéré avec d’autres organisations internationales, telles que RARE en Europe, par l’intermédiaire du Comité intercontinental de coordination des réseaux de la recherche (CCIRN, Coordinating Committee on Intercontinental Research Networking), afin de coordonner le soutien Internet de la communauté des chercheurs du monde entier.
  • Ce partage et la coopération entre les agences sur les questions liées à Internet avaient une longue histoire. Un accord sans précédent, conclu en 1981 entre Farber, agissant pour CSNET et NSF, et Kahn de DARPA, permit au trafic CSNET de partager l’infrastructure ARPANET sur une base de transactions statistiques et non mesurées.
  • Par la suite, de façon similaire, NSF encouragea ses réseaux régionaux (initialement universitaires) NSFNET à rechercher des clients commerciaux, non-universitaires, à agrandir leurs installations afin de les servir, et à exploiter les économies d’échelle en découlant pour faire baisser les coûts d’abonnement pour tous.
  • Sur l’épine dorsale du NSFNET – segment à l’échelle nationale du NSFNET – la NSF appliqua une «politique d’utilisation acceptable» (PUA) qui interdisait l’utilisation de l’épine dorsale à des fins « non en faveur de la recherche et l’éducation ». Le résultat prévisible (et prévu) de l’encouragement au trafic de réseau commercial au niveau local et régional, tout en refusant son accès au transport à l’échelle nationale, consistait à stimuler l’émergence et/ou la croissance des réseaux «privés», concurrentiels et longue distance tels que PSI, UUNET, ANS CO+RE et d’autres (plus tard). Ce processus d’augmentation à financement privé pour des utilisations commerciales fut dénigré à partir de 1988 dans une série de conférences à l’initiative de lNSF tenues à l’école d’affaires publiques de l’université Harvard et portant sur « la commercialisation et la privatisation de l’Internet » – et sur la liste «com-priv» du réseau.
  • En 1988, un comité du Conseil national de recherches, présidé par Kleinrock et avec Kahn et Clark en tant que membres, élabora un rapport commandité par NSF, intitulé «Vers un réseau national de recherche ». Ce rapport fut remarqué par Al Gore, sénateur à l’époque, et introduisit les réseaux à haut débit qui jetèrent les bases de réseautage pour la future autoroute de l’information.
  • En 1994, un rapport du Conseil national de recherches, à nouveau présidé par Kleinrock (et avec Kahn et Clark en tant que membres), intitulé « Réaliser l’avenir de l’information : l’Internet et au-delà » fut publié. Ce rapport, commandité par NSF, était le document dans lequel un schéma directeur pour l’évolution de l’autoroute de l’information avait été formulé et qui a eu un effet durable sur la manière de penser quant à son évolution. Il anticipa les questions essentielles portant sur les droits de propriété intellectuelle, l’éthique, la tarification, l’éducation, l’architecture et la régulation de l’Internet.
  • La politique de privatisation de NSF culmina en avril 1995, avec l’arrêt du financement de l’épine dorsale de NSFNET. Les fonds ainsi récupérés ont été (compétitivement) redistribués à des réseaux régionaux pour acheter une connectivité Internet d’envergure nationale aux réseaux désormais nombreux, privés et longue distance.

L’épine dorsale avait fait la transition depuis un réseau construit à partir des routeurs de la communauté de recherche (les routeurs logiciels « Fuzzball » de David Mills) vers un équipement commercial. Dans sa huitième année et demie d’existence, l’épine dorsale était passée de 6 nœuds avec des liens 56 kbps à 21 nœuds avec de multiples liens 45 Mbps. L’Internet est passé à plus de 50 000 réseaux sur les sept continents et dans l’espace, avec environ 29 000 réseaux aux États-Unis.
L’œcuménisme et le financement du programme de NSFNET étaient tels (200 millions de dollars entre 1986 et 1995) – de même que la qualité de ses protocoles – que dès 1990, lorsqu’ARPANET a finalement été mis hors service10, le protocole TCP/IP avait supplanté ou marginalisé la plupart des autres protocoles de réseau étendu dans le monde entier, et IP était en route pour devenir LE service porteur de l’Infrastructure informatique mondiale.

 

octobre 24th, 2016 by | Posted in |

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